Corrigé Bac Sujet bac – Philosophie 2025 – Corrigé – Sujet 3 – Explication de texte
Sujet bac : Annale 2025 – sujet Amérique du Nord
Sujet 3 - explication de texte
|
« La signification du passé est étroitement dépendante de mon projet présent. Cela ne signifie nullement que je puis faire varier au gré de mes caprices le sens de mes actes antérieurs, mais bien au contraire que le projet fondamental que je suis décide absolument de la signification que peut avoir pour moi et pour les autres le passé que j’ai à être. Moi seul en effet peux décider à chaque moment de la portée du passé : non pas en discutant, en délibérant et en appréciant en chaque cas l’importance de tel ou tel événement, mais en me projetant vers mes buts, je sauve le passé avec moi et je décide par l’action de sa signification. Cette crise mystique de ma quinzième année, qui décidera si elle « a été » pur accident de puberté ou au contraire premier signe d’une conversion future ? Moi, selon que je déciderai — à vingt ans, à trente ans — de me convertir. Le projet de conversion confère d’un seul coup à une crise d’adolescence la valeur d’une prémonition que je n’avais pas prise au sérieux. Qui décidera si le séjour en prison que j’ai fait après un vol, a été fructueux ou déplorable ? Moi, selon que je renonce à voler ou que je m’endurcis. Qui peut décider de la valeur d’enseignement d’un voyage, de la sincérité d’un serment d’amour, de la pureté d’une intention passée, etc. ? C’est moi, toujours moi, selon les fins par lesquelles je les éclaire. »
SARTRE, L'Être et le néant (1943) |
Une introduction d’explication de texte doit comporter 5 éléments :
- un problème qui justifie le texte ;
- une question que le texte pose ;
- l’objet du texte ;
- sa thèse ;
- les étapes du texte, qui sont celles du développement de son explication.
Introduction :
Lorsque l’opinion se représente les événements passés, elle les décrit souvent comme relevant de ce qui ne peut plus être modifié. Pour certains, le passé désigne l'irréversible : il détermine nécessairement le cours des choses sans retour possible. Pour d'autres, le passé est irrémédiable : les événements qui le constituent ne peuvent être changés ou réparés par l’action future d’un sujet. Dans les deux cas, la représentation du passé est la même : il constitue une dimension inéluctable de notre existence, une réalité toujours déjà-là, qui détermine notre vie présente et future. (Problème qui justifie le texte) Toutefois, une telle représentation ne risque-t-elle pas de remettre en question la liberté humaine ? Ne faut-il pas au contraire reconnaître que nous avons, à chaque instant, le pouvoir de décider de la trajectoire de notre vie ? C’est ce que se demande Sartre dans ce texte extrait de L'Être et le Néant (1943). (Question que pose le texte) L'auteur affirme la responsabilité qu’a chaque individu de donner, dans chacun de ses actes, un sens aux événements passés. En replaçant le sujet au cœur de son existence, il se propose donc de repenser notre rapport au temps et à sa causalité. (Objet du texte) Soit nous considérons la succession des moments de notre vie comme une séquence qui détermine l’ordre et la succession de ce qui nous arrive, mais nous risquons alors de nier le rôle joué par nos décisions. Soit nous considérons notre relation aux dimensions du temps comme dépendante du sens que nous leur donnons, en nous rappelant que nous sommes toujours responsables de nos choix et de leurs conséquences. (Thèse du texte) Nous verrons comment Sartre commence par présenter sa thèse principale, faisant de notre existence et de nos projets au présent les déterminantes du sens de notre passé, et non l'inverse. Ensuite, nous étudierons les exemples proposés par l'auteur pour étayer sa thèse et montrer à quel point le sujet, même dans les moments de crise les plus aiguës de son existence, reste responsable de ce qu’il va devenir. (Étapes du texte et de l'explication)
Le développement de l’explication doit être linéaire, c’est-a-dire suivre l’ordre des idées du raisonnement. Par exemple, si le texte a deux parties, l’explication comporte deux parties.
Les titres des parties et des sous-parties ne doivent pas apparaître sur la copie. Ils sont indiqués dans ce corrigé afin de mieux repérer la structure du devoir.
La thèse du texte
Annonce de la thèse
L’auteur établit dès la première ligne du texte une distinction entre le passé et le sens qu’il peut avoir pour nous : si « la signification du passé est étroitement dépendante de mon projet présent », cela implique qu'elle n'est pas entièrement donnée ou contenue dans le passé lui-même, mais qu'elle continue à évoluer au gré de notre présent. Cette position est, d'emblée, en contradiction avec les postures déterministes qui voudraient voir dans le passé la cause de notre présent. En procédant à ce renversement de la causalité, le présent devenant déterminant pour le sens du passé, Sartre avance une thèse qui pourrait sembler contre-intuitive, et que tout son raisonnement va s'atteler à rendre plus tangible.
Mise en garde pour éviter les contresens
Mais avant cela, immédiatement après avoir annoncé sa thèse, il met en garde son lecteur contre la mauvaise interprétation qu'il pourrait en faire : « Cela ne signifie nullement que je puis faire varier au gré de mes caprices le sens de mes actes antérieurs » (l. 1-3), « en discutant, en délibérant et en appréciant en chaque cas l’importance de tel ou tel événement » (l. 6-7). Autrement dit, pour lui, ce n'est pas par la parole ni par la pensée consciente que l'on peut faire varier le sens de notre passé, au gré des circonstances de vie toujours nouvelles dans lesquelles nous nous trouvons. On pourrait croire que son argumentation porte sur la délibération que nous entretenons avec nous-mêmes ou avec d'autres au moment de prendre une décision importante, quand on discute de la valeur qu'on peut donner rétrospectivement à notre passé pour chercher des justifications à nos choix présents et légitimer nos projets pour le futur. Et c'est bien parce qu'une telle lecture pourrait sembler la plus évidente qu'il commence par la réfuter.
Il est important de citer des passages du texte afin d’illustrer l’explication.
Explication de la thèse
La thèse de Sartre est plus ténue à comprendre : si « moi seul en effet peux décider à chaque moment de la portée du passé » (l. 5), c'est « en me projetant vers mes buts » (l. 7), donc « par l'action » (l. 8), et non par l'interprétation. On ne décide pas du sens que l'on veut donner à un événement passé en théorisant, en l'analysant au prisme des événements qui lui ont succédé. Si l'on décide de son sens et de sa portée, c'est uniquement parce, pour Sartre, c'est « le projet fondamental que je suis » (l. 3) qui décide. L'auteur nous demande ici d'admettre une nouvelle manière de nous penser dans l'existence : selon lui, nous ne sommes pas des êtres qui pouvons avoir des projets, nous sommes des projets. Autrement dit, nous ne nous définissons que par ce que nous faisons et projetons de faire. C'est d'ailleurs un point central de la théorie de cet auteur, l'existentialisme, qui propose de repenser la nature de l'homme comme étant déterminée par son existence, donc par ses actes au présent et en direction du futur, et non par son passé, comme le sens commun tendrait à le croire. C'est ce qu'il résume aux lignes 7 et 8 : « en me projetant vers mes buts, je sauve le passé avec moi et je décide par l'action de sa signification ». L'expression « sauver le passé » surprend de prime abord, mais elle prend son sens si on suit son raisonnement. Dans la logique du texte, le passé ne désigne, en tant que tel, que l'ensemble des événements ayant précédé le présent, une infinité inquantifiable de moments, qui n'ont de sens que celui qu'on leur donne en les inscrivant dans nos projets présents et futurs. Il y a donc sans doute de nombreux évènements passés qui disparaissent chaque jour, sous l'effet du temps et de la mémoire, parce qu'ils ne sont entrés dans aucune de nos projections.
Il n'est pas nécessaire de connaître l'auteur ni le courant de pensée auquel il se rapporte, mais si vous le connaissez et que le lien avec le texte est pertinent, ça peut être intéressant de le faire, comme le propose la phrase grisée.
Transition
Pour Sartre, l'existence est donc un projet, et ce projet est fondamental : avec lui se joue, à chaque instant, le sens de notre existence tout entière. Nous allons maintenant étudier comment dans la deuxième partie du texte, via une accumulation d'exemples, l'auteur cherche à illustrer sa thèse et la rendre plus concrète pour le lecteur.
Les exemples à l'appui de la thèse
Introduction des exemples
Dans le deuxième moment de son argumentation, Sartre donne plusieurs exemples pour appuyer sa thèse, en insistant sur l'idée que nous sommes toujours et quoi qu'il advienne responsables de nos choix, de nos actes et donc de la signification que nous donnons au passé à travers eux. Via une accumulation de questions rhétoriques et leurs réponses, toutes construites sur le même modèle (« Qui décidera… ? », « Moi »), l'auteur redonne au sujet, avec forte insistance, tout son pouvoir de décision, et donc toute sa liberté et sa responsabilité fondamentale dans l'existence. Les exemples qu'il choisit renvoient à des situations de « crise » d'abord, puis à des situations plus anodines, pour bien montrer que la valeur signifiante de la décision au présent est là dans chacun des recoins de notre vie.
Premier exemple
Ainsi, une crise mystique de jeunesse ne peut prendre le sens de « premier signe d'une conversion » (l. 9-10) que le jour où l'on décide de se convertir. Ce jour-là, « le projet de conversion confère d'un seul coup » (l. 11) sa « valeur de prémonition » (l. 12) à la crise. Si ce jour ne vient jamais, la « crise » reste suspendue dans le passé comme un événement insignifiant (passant du même coup de « crise mystique » (l. 8) à « pur accident de puberté » (l. 9)), sans sens déterminé, et surtout pas déterminant. L'usage que fait Sartre des guillemets autour du verbe être au passé composé (« qui décidera si elle « a été » pur accident » (l. 9)) est intéressant à noter, car il souligne la tension que l'on ressent dans ce texte entre les différentes temporalités de l'existence : cette valeur du passé (jusqu'au choix du temps auquel on le conjugue) ne peut se déterminer qu'au présent en fonction du futur que l'on projette. Et cette ambivalence demeure tant que nos choix n'ont pas tranché. Ainsi, « a été » reste entre guillemets, car seule ma possible conversion pourra décider si le verbe méritait bien un passé composé — pointant les effets de la crise passée sur le présent — ou plutôt un passé simple — qui aurait marqué le caractère définitivement révolu de l'évènement.
Il est essentiel de ne pas négliger les exemples utilisés par l’auteur. Il faut veiller à les intégrer et les commenter dans l’explication.
Les autres exemples
La seconde crise envisagée par Sartre, celle vécue à l'occasion d'un emprisonnement suite à un vol, semble quant à elle forcément signifiante : « le séjour en prison » aura été soit « fructueux », soit « déplorable » (l. 13). Et c'est aisément compréhensible, une telle expérience étant généralement assez marquante pour que ses effets courent toujours au présent, qu'ils soient bénéfiques ou néfastes. À nouveau, seules mes actions décideront de leur portée positive ou négative, « selon que je renonce à voler ou que je m'endurcis » (l. 14). Pour finir, l'auteur prend des exemples ancrés dans des situations beaucoup moins extraordinaires, susceptibles d'être vécues par tout un chacun, comme pour bien montrer que sa thèse vaut pour chaque moment de chaque vie humaine. Ainsi, « un voyage » (l. 15), « un serment d'amour » (l. 15), et même une « intention passée » (l. 16), ne prennent leur sens qu'au futur, « selon les fins par lesquelles je les éclaire » (l. 16-17), c'est-à-dire selon les actes qui leur auront succédé et selon ceux vers lesquels je me projette. Pour Sartre, il n'est donc absolument rien qui soit immédiatement signifiant, et cela remet en question nos habitudes de pensée les plus tenaces, puisque cela donne au présent et au futur une place prépondérante sur le passé. Or, si nous avons des souvenirs de notre passé, qui nous permettent d'y plaquer du sens, nous n'en avons pas de notre présent ni de notre futur, ils sont toujours suspendus dans le domaine de l'incertain. Et c'est peut-être là, justement, l'enjeu éthique de l'inversion que propose Sartre. Si « la valeur d'enseignement » (l. 14-15), « la sincérité » (l. 15), « la pureté » (l. 15) d'une intention, d'une parole ou d'un évènement passé ne se décident que dans nos actes en cours et à venir, cela implique que nous sommes, « à chaque moment » (l. 5) libres et donc responsables de nos décisions et du sens que nous donnons à notre existence.
Ouverture sur l'enjeu éthique
Dans la dernière phrase de cet extrait, l'expression « C'est moi, toujours moi » (l. 16), vient marteler aux hommes leur responsabilité, et leur interdire par là toute attitude de mauvaise foi qui consisterait à justifier leurs actes par des causes venues du passé et qui seraient indépendantes de leur volonté présente. On peut supposer que Sartre vise aussi à discréditer une autre posture qui consisterait à chercher dans des principes moraux ou religieux extérieurs au sujet les raisons de ses décisions. Or une telle posture serait, à nouveau, une négation de la liberté humaine. On sent que la liberté dont parle Sartre ici ne se réduit pas à un libre-arbitre qui choisirait de façon indifférente les possibilités de vie. La liberté consiste à assumer notre existence en étant acteurs conscients de nos choix et du « projet fondamental » (l. 3) que nous devenons avec eux, à assumer le sens qu'ils donnent à notre passé et à choisir avec eux l'avenir vers lequel nous voulons tendre.
On peut conclure en récapitulant la façon dont l’auteur résout la question posée dans l’introduction et en soulignant ses enjeux.
Conclusion :
Pour Sartre, exister, c’est se projeter dans le monde en réinvestissant notre vécu dans des actions décisives pour notre futur. Ce projet nous amène à donner un sens à ce que nous avons fait par le passé, en choisissant ou non de le prendre en héritage. Ce serait donc une erreur de concevoir le passé comme une sorte de fatalité qui ne pourrait jamais être redéfinie, et qui conditionnerait notre vie. En distinguant la réalité des événements du sens qu’ils ont pour nous, on peut insister, avec l’auteur, sur le fait que chaque décision peut donner un sens nouveau à nos actions passées en leur attribuant une nouvelle finalité. C’est précisément parce que le passé est une nécessité pour nous que nous devons nous interroger sur ce qu’il peut signifier, non pas en théorisant, mais en assumant ou en modifiant par nos actes son importance pour notre futur. Figer le sens de notre passé en une sorte de déterminisme interne, ce serait fuir notre responsabilité et choisir de ne pas choisir. Or, pour Sartre, même un tel choix, qui consiste à nier sa liberté et se cacher derrière un déterminisme illusoire, engage notre responsabilité.